Glottophiles



Nous voudrions rendre ici hommage à plusieurs figures majeures de la linguistique, savants universels, éminents polyglottes et gourmands glottophiles, et russophiles avisés, dont l'œuvre nous inspire.

Ancien élève de l'École normale supérieure, licencié ès lettres classiques, en linguistique générale, en chinois et arabe, diplômé d'études supérieures d'arabe, diplômé d'hébreu, de chinois et de russe de l'Institut national des langues et civilisations orientales, Claude Hagège (né en 1936) a des connaissances dans une cinquantaine de langues (il en parle une dizaine couramment), parmi lesquelles l'italien, l'anglais, le guarani, le hongrois, le navajo, le nocte, le pendjabi, le persan, le malais, l'hindi, le malgache, le peul, le quechua, le tamoul, le tetela, le turc et le japonais. Il a étudié sur le terrain les langues mundang (Tchad), tuburi, guidar, guiziga (Cameroun), le parler occitano-pyrénéen de la vallée de Barèges, le patois du Poitou et de la Charente, l'arabe tchadien, le créole haïtien, le tcherkesse abzakh (Caucase), le chinantec (Mexique), le kaqehitel (Guatemala), le bachkir. Il est l'auteur de monographies sur les langues mbum, tikar, comox, palau, de nombreux ouvrages de linguistique ainsi que d'essais sur le français. Médaille d'or du CNRS, après une brillante carrière de professeur d'université et de chercheur (au CNRS et comme linguiste de terrain), il est professeur honoraire au Collège de France.
Il donne un aperçu de ses amours glottophiliques dans son Dictionnaire amoureux des langues.

De la beauté des langues

Claude Hagège, grand russophile, défend l'enseignement de la langue russe:
«La menace que fait peser sur le russe, plus encore que sur les autres langues d’Europe, la pression de l’anglais, est inacceptable. Il n’y a aucune sorte de raison pour qu’on ne propose pas aux familles un large choix de langues au lieu de les maintenir désinformées des possibilités réelles. La disparition du russe dans les établissements d’enseignement secondaires est, à brève échéance, une menace pour les relations entre la France et la Russie dans tous les domaines. Il est à souhaiter que les autorités responsables en prennent enfin conscience.» 

Maurice Coyaud (1934-2015) était licencié de langues classiques, de russe, de chinois, diplômé d'études supérieures de langues classiques, de russe, docteur d'État en linguistique, diplômé de mongol, birman, tagalog de l'Institut national des langues et civilisations orientales, spécialiste de coréen, japonais et thaï. Il a été directeur de recherche au CNRS, président de la Société de linguistique de Paris, professeur de linguistique à l'université, professeur de chinois à l'INALCO, de japonais à l'École polytechnique, inspecteur de chinois et professeur à l'École des hautes études en sciences sociales (langues altaïques de Chine). Il a étudié des langues aussi diverses que le yi, le qiang, le lisu, le miao, le hiai, le geleao, l'ouïghour, le salar, le monguor, l'elunshun, le jing, l'akha, le muang, le lao, le shan, le khun, le kazakh, l'ouzbek, l'aïnou, le naxi, le tupuri, l'amharique, le vietnamien, l'indonésien, les langues polynésiennes.
Il a publié de nombreux essais, romans, anthologies, traductions.
On lui doit le remarquable essai: Faune et flore dans la poésie russe (P.A.F. Pour l'analyse du folklore, 1991).
Il livre ses mémoires de grand voyageur glottophile dans son livre L'homme qui volait au-dessus des arbres.


Georges Dumézil (1898-1986), qu'on ne présente plus, qui fut le maître de Georges Charachidzé et de Claude Hagège, connaissait 30 langues, dont plusieurs à la perfection: le grec ancien, le latin, l'arabe, l'allemand, l'anglais, le persan, le sanskrit, le polonais, le russe, le turc, l'ossète, l'oubykh (qu'il sauva de l'extinction), l'abkhaze, le tcherkesse, le laze, le géorgien, l'arménien, le suédois, le quechua, le khmer, le vieux-norrois.

Aurélien Sauvageot (1897-1988), grand défenseur de la langue française, germaniste, maître des études finno-ougriennes, écrivit en outre sur le gotique, le tchouvache, le tahitien, l'eskimo, le youkaguire, les langues samoyèdes.

Mentionnons encore le remarquable linguiste et phonéticien pionnier René Gsell (1921-2000), rencontré dans un séminaire sur le tcherkesse, au savoir inépuisable. Agrégé de grammaire et docteur en linguistique, il connaissait l'allemand, l'anglais, l'italien, le grec, le latin, l'ancien français, les parlers romans des Vosges, le provençal, le gothique, le vieux norrois, le sanskrit, le hindi, le vieux perse, le russe, le roumain (étudié avec Marcel Ferrand), le breton, le thaï, le vietnamien, le khmer, le chinois, l'abzakh, l'éwé, le kikongo, l'albanais...

Enfin, rendons hommage à un très grand amoureux des langues, que nous eûmes la chance d'avoir comme voisin rue Taine, à Paris, et que nous croisâmes aussi aux Langues O', le diplomate et polyglotte extraordinaire Hugues Jean de Dianous de la Perrotine (1914-2008). Licencié en histoire-géographie, diplômé de l'École des chartes, archiviste paléographe, il suivit divers cours de langues à la Sorbonne, à l'École pratique des hautes études, à la faculté des langues orientales de l'Institut catholique de Paris et à l'École des langues orientales, dont il fut diplômé en estonien, finnois, hongrois, berbère, birman, siamois. Il fut secrétaire-interprète de chinois au ministère des Affaires étrangères. Secrétaire puis conseiller d'ambassade, ou encore consul, il eut l'occasion, au cours de ses voyages, d'apprendre de très nombreuses langues.
Répondant en 1971 à un questionnaire (il avait alors cinquante-six ans), il déclarait connaître plus ou moins bien quarante-six langues, dialectes ou patois, ne se limitant pas aux langues des pays où il avait séjourné: turc, grec ancien et moderne, grec chypriote, latin et latin médiéval, italien, chinois classique et moderne, hongrois, finnois, estonien, berbère, siamois, birman, suédois, malais, japonais, swahili, arménien classique et occidental moderne, géorgien, tamoul, mongol, anglais, allemand, russe, provençal («sa langue familiale et ancestrale»), dialecte persan de Kaboul, pachtoun, arabe, hébreu, gallois et notions d’irlandais, espagnol et judéo-espagnol de Turquie, portugais, roumain et lithuanien (il signalait un manque de pratique dans quelques-unes de ces langues!). Il ajoutait qu’il avait des notions assez développées en néerlandais, danois et norvégien, albanais, serbo-croate et sanskrit. Sa bibliothèque était également riche entre autres de dictionnaires et de grammaires d'égyptien pharaonique, copte, araméen, comanche, wolof, de langues aborigènes d’Australie, etc.
Sa connaissance incomparable des langues lui permettra d’entamer en 1980, la retraite venue, une nouvelle carrière comme traducteur extérieur en une vingtaine de langues pour les services de la traduction et de l’interprétation, et pour celui des affaires juridiques du ministère des Affaires étrangères, activité qu’il poursuivra jusqu’au début des années 2000, soit à près de quatre-vingt-dix ans. En 1987, il deviendra également traducteur pour le ministère de l’Intérieur. En 1981, il sera secrétaire général du Centre d’études préparatoires aux organisations internationales et secrétaire du Centre d’études baltes (dépendant de l’Inalco). Ses fonctions de diplomate et l’étude de nouvelles langues auraient dû lui laisser peu de loisirs pour écrire. Il n’en fut rien: il a publié quelque soixante-cinq articles et recensions. Sa rapidité d’esprit, ses facilités de rédaction lui ont permis de publier ouvrages, articles, communications, comptes rendus, postfaces, etc., portant sur ses thèmes de prédilection. Il a notamment écrit sur le songhay, le letton et le tagalog...
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À l'étranger, nous restons fasciné par les personnalités suivantes:

Stephen Wurm (1922 - 2001) (évoqué dans ses mémoires par Jean d'Ormesson), professeur émérite de linguistique à la Australian National University de Canberra, connaissait 48 langues, dont de nombreuses langues de Papouasie Nouvelle-Guinée qu'il considérait comme les plus difficiles. Intéressé par les langues dès son enfance, il en parlait neuf arrivé à l'âge adulte. Avant l'âge de 40 ans, il parlait couramment 5 langues germaniques, 5 langues romanes, 3 langues slaves, l'arabe, le swahili, le turc, l'ouzbek, le mongol, le chinois, le tok pisin et le police motu, et pouvait se débrouiller dans 30 autres langues.

Kenneth Hale (1934 - 2001), professeur de linguistique au Massachusetts Institute of Technology, parlait une cinquantaine de langues (dont plusieurs langues aborigènes, telles que le warlpiri, l'aranda, le kaititj, le warramunga, plusieurs langues amérindiennes, telles que le hopi, le navajo, le wampanoag, le tohono o'odham, le papago, le nahuatl, mais encore le polonais, le basque, le gaélique, le turc). Sensible aux langues menacées, il alla même jusqu'à éduquer deux de ses enfants en warlpiri!
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On ne saurait conclure sans évoquer le célèbre cardinal Giuseppe Mezzofanti (1774-1849), le plus polyglotte des polyglottes.
Voici les langues qu'il connaissait:
I. Langues fréquemment utilisées, et parlées avec une rare excellence:
hébreu, hébreu rabbinique, arabe, chaldéen, copte, arménien classique, arménien moderne, persan, turc, albanais, maltais, grec ancien, grec moderne, latin, italien, espagnol, portugais, français, allemand, suédois, danois, néerlandais, flamand, anglais, illyrien, russe, polonais, tchèque, hongrois, chinois
II. Déclarées pour avoir été parlées couramment, mais insuffisamment utilisées:
syriaque, guèze, amharique, hindoustani, gujarati, basque, roumain, californien (?), algonquin
III. Parlées rarement, et moins parfaitement:
kurde, géorgien, serbe, bulgare, romani, môn, gallois, angolese (kimbundu?), nahuatl, mapudungun, quechua
IV. Parlées imparfaitement:
singhalais, birman, japonais, irlandais, gaélique, ojibwé, breton
V. Étudiées à partir des livres, mais non connues pour avoir été parlées:
sanskrit, malais, tonquinese (tonkinois = vietnamien du nord ?), vietnamien, tibétain, japonais, islandais, same, ruthène, frison, letton, cornique, ancien quechua, bambara
VI. Dialectes parlés, ou leur particularités comprises:
1. hébreu (samaritain)
2. arabe (syrien, égyptien, maure)
3. chinois (kiang-Si(?), hu-quam(?))
4. italien (sicilien, sarde, napolitain, bolonais, lombard, frioulan)
5. espagnol (catalan, valencien, dialecte de Majorque)
6. basque (labourdin, souletin, guipuscoan)
7. hongrois (debreczeny, eperies, pesth, transylvanien)
8. allemand (gotique, dialectes de nord et du sud de l'Allemagne)
9. français (provençal, bourguignon, gascon, béarnais, lorrain)
10. anglais (dialectes du Somersetshire, Yorkshire, Lancashire, et Lowland scotch)

Ci-après un extrait de sa biographie par Charles William Russell (1863), consacré au russe:

"To begin with Russian. A traveller of that nation who twice visited him about this time, cited by Mr. Watts, describes him as "a phenomenon as yet unparalleled in the literary world, and one that will scarce be repeated, unless the gift of tongues be given anew, as at the dawn of Christianity."
Cardinal Mezzofanti," he writes, "spoke eight languages fluently in my presence: he expressed himself in Russian very purely and correctly; but, as he is more accustomed to the style of books than that of ordinary discourse, it is necessary to use the language of books in talking with him for the conversation to Row freely. His passion for acquiring languages is so great, that even now, in advanced age, he continues to study fresh dialects. He learned Chinese not long ago; and is constantly visiting the Propaganda for practice in conversation with its pupils of all sorts of races. I asked him to give me a list of all the languages and dialects in which he was able to express himself, and he sent me the name of GOD written in his own hand, in fifty-six languages, of which thirty were European, not counting their subdivision of dialects, seventeen Asiatic, also without reckoning dialects, five African, and four American. In his person, the confusion that arose at the building of Babel is annihilated, and all nations, according to the sublime expression of Scriptures, are again of one tongue. Will posterity ever see anything similar? Mezzofanti is one of the most wonderful curiosities of Rome.
In the end of the year 1845, Nicholas, the late Emperor of Russia, (who of course is an authority also on the Polish language,) came to Rome, on his return from Naples, where he had been visiting his invalid Empress. The history of his interview with the Pope, Gregory XVI., and of the apostolic courage and candour with which, in two successive conferences, that great pontiff laid before him the cruelty, injustice, and impolicy of his treatment of the Catholic subjects of his empire, is too well known to need repetition here. It was commonly said at the time, and has been repeated in more than one publication, that the Pope's interpreter in this memorable conference was Cardinal Mezzofanti. This is a mistake. The only Cardinal present at the interview was the mild and retiring, but truly noble-minded and apostolic, Cardinal Acton.
A few days, however, after this interview, M. Boutanieff, the Russian minister at Rome, wrote to request that Cardinal Mezzofanti would wait upon the Emperor; and a still more direct invitation was conveyed to him, in the name of the Emperor himself, by his first aide-de-camp. The Cardinal of course could not hesitate to comply. Their conversation was held both in Russian and in Polish. The Emperor was filled with wonderland confessed that, in either of these languages it would be difficult to discover any trace of foreign peculiarity in the Cardinal's accent or manner. It is somewhat amusing to add, that the Cardinal is said to have taken some exceptions to the purity, or at least the elegance, of the Emperor's Polish conversational style."


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