Sapin




Le sapin
de Noël et du nouvel an en Russie, une histoire riche en rebondissements!



À la fin des années 1920, ni Noël ni le nouvel an n'avaient bonne presse en URSS. Les journaux publiaient des poèmes et des articles invitant à ne pas célébrer ces fêtes traditionnelles. En guise d'alternative au sapin bourgeois, on proposait de saines parties de luge ou des balades à ski en forêt.
Slogan des années 1920: «Только тот, кто друг попов, ёлку праздновать готов.» (Seul l'ami des calotins est prêt à célébrer le sapin.)
Exemple de poème:
«C'est bientôt Noël,
une fête infâme, bourgeoise
à laquelle est lié depuis la nuit des temps

un rite monstrueux.
Dans la forêt va venir un capitaliste

passéiste, plein de préjugés
qui va abattre à la hache un sapin

et faire une mauvaise blague.
»





Il faut dire que le nouvel an a eu du mal à s'imposer en Russie. C'est Pierre le Grand qui décida le premier de fêter le nouvel an, en suivant l'exemple de tous les pays chrétiens, le 1er janvier et non plus le 1er septembre, selon l'ancien calendrier. Il ordonna d'orner les édifices publics et les maisons avec des sapins. Toutefois, ces innovations furent d'abord peu suivies et, jusqu'à la moitié du XIXe siècle, seuls les estaminets étaient décorés de sapins. Comme ces arbres y trônaient toute l'année, le peuple finit par appeler ces établissements des «sapins» et le russe s'enrichit de phraséologismes autour du mot sapin, pour décrire l'ivrognerie.
Le sapin de Noël finit par conquérir pour une décennie Moscou et Saint-Pétersbourg, puis toute la Russie.
La fête de Noël évolua au cours du temps: dans la 2e moitié du XIXe siècle, les enfants avaient pour coutume de détruire le sapin à la fin de Noël, sapin qui était d'abord décoré en cachette de ces derniers. Puis le sapin s'agrandit, fut installé au centre du salon, on se mit à danser autour et on cessa de le détruire à la fin de la fête.
Jusqu'à la révolution d'Octobre, le sapin suscita encore des controverses: l
es nostalgiques du passé le considéraient comme «une invention grossière, allemande et pas drôle» et l'Église comme un rite étranger et païen. Au début du XXe siècle, ce sont des défenseurs de la nature qui s'élèvent contre la coutume de décorer un sapin dans sa maison, tel l'écrivain Tchekhov, qui écrit: «Les forêts russes gémissent sous la hache, des milliards d'arbres meurent, les habitats des animaux sauvages et des oiseaux sont dévastés, les rivières se rétrécissent et s'assèchent, des paysages merveilleux disparaissent inéluctablement.»
Pourtant, la majorité des citadins a adopté cette nouvelle façon de fêter Noël, qui apporte tant de joie aux enfants. Seuls les paysans pendant longtemps ont considéré les décorations de Noël comme une coutume étrangère ou un moyen de s'enrichir: en effet, à l'approche de Noël, les prix des sapins et des décorations s'envolaient et les pauvres n'avaient pas les moyens d'en profiter. Au début du XXe siècle, les paysans commencent à se rendre en ville pour faire le commerce des sapins. Toutefois, ils rentrent souvent bredouille, dans une époque de grande misère. Dans son journal, l'écrivain Korneï Tchoukovski raconte les efforts qu'il en coûte aux enfants des années 1920 pour organiser leur fête de Noël:
«Les enfants organisaient quelque chose d'extraordinaire, ils arrivaient en un mois à accumuler de petits bouts de pain, qu'on leur donnait à l'école, ils les faisaient sécher et, ayant fabriqué des cornets blancs avec des images collées, fourraient ces cornets avec le pain séché et les déposaient sous le sapin, en guise de cadeaux à leurs parents! Des enfants, qui préparent pour Noël une surprise pour leur père et leur mère, il n'aurait plus manqué qu'ils nous convainquent que c'était l'œuvre de Santa Claus! L'an prochain, ce serait un bas au pied du lit!»
À la même époque, le nouveau pouvoir s'intéresse à cette coutume. Tout commence avec le passage au nouveau calendrier, qui fait passer Noël, dans l'Église, qui continue de suivre l'ancien calendrier, après le nouvel an. Nombreux sont ceux qui refusent alors le nouvel an «bolchevique» et fêtent le nouvel an le 13 janvier, en suivant l'ancien calendier. En fait, le passage du calendrier julien au calendrier grégorien, proposé depuis le XIXe siècle, ne sera effectif qu'en 1918, magré la résistance de l'Église et de ses fidèles, jusqu'à nos jours.
En 1922, les bolcheviques essaient d'utiliser le sapin à leurs fins, et pour quelques années apparaissent les sapins komsomols et le Noël komsomol, qui consistaient en un mélange de grossiers sacrilèges et d'«éducation» anticléricale théâtralisée du peuple. Cette entreprise se révélera assez infructueuse et en 1924 apparaissent dans les journaux poèmes et articles anti-sapins, où l'on présente le sapin comme un archaïsme religieux, permettant aux popes et aux bourgeois d'endoctriner les enfants. Les fêtes de Noël et du nouvel an sont interdites en 1929: Noël devient un jour ouvrable et les komsomols sortent dans les rues pour veiller à ce que nul ne décore de sapin chez soi et que ne brille aux fenêtres nul lampion de nouvel an. Jusqu'en 1935, avoir un sapin est dangereux et on fête Noël et le nouvel an en secret.
Le 28 décembre 1935, la Pravda publie un petit article signé du candidat au Politburo du parti communiste bolchevique P.P. Postychev: «Organisons à l'occasion du nouvel an un beau sapin pour les enfants!»




Caricature antistalinienne


Cet appel signifia la réhabilitation du sapin et marqua le début de sa reconquête dans le cœur des petits et des grands, le nouvel an devenant une véritable fête familiale. À la fin des années 1940, le 1er janvier est décrété jour férié, le Kremlin organise des arbres du nouvel an pour les enfants et dans presque chaque famille on dresse un sapin qu'on décore.
Toutefois, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, ont ressurgi de nouvelles contestations émanant de divers représentants de l'Église. Le sapin est à présent considéré comme une tradition athée soviétique qui empêche les orthodoxes de fêter dignement Noël, le pays s'enfonçant pour une semaine dans des beuveries sans nom! Certes on a toujours bu à Noël et au nouvel an, et des procès-verbaux de la milice de l'époque soviétique racontent même comment des employés se saoulaient sur leur lieu de travail le 31 décembre et jetaient par la fenêtre les bustes de Lénine et Staline!
En 300 ans d'histoire, on peut dire que le sapin de Noël ou du nouvel an a gagné son droit de cité!






Note: en botanique, ель est l'épicéa, пихта le sapin; ёлка désigne le sapin de Noël (рождественская) ou du nouvel an (новогодняя).



























































































































































































































































































Ivan Rebroff chante Mon beau sapin en russe




























Ёлки (2011)

Ёлки 2 (2012)


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